SIMON (C.)

SIMON (C.)

Claude Simon n’a commencé à publier qu’après la guerre (Le Tricheur , 1945); sa – relative – célébrité date du Vent (1957) et surtout de La Route des Flandres (1960), publiés aux éditions de Minuit, qui font paraître à la même époque les romans de Robbe-Grillet et ceux de Butor. Cette concomitance a permis à Simon de bénéficier de la vague de curiosité suscitée par ce que l’on a appelé le «nouveau roman». Depuis lors, jusqu’au couronnement des Géorgiques (1981) et de L’Acacia (1989) et, en 1985, l’attribution du prix Nobel de littérature, l’œuvre de Claude Simon n’a cessé de s’affirmer comme l’une des plus importantes et des plus originales du roman contemporain. Les longues descriptions de Simon sont aux antipodes des sous-conversations de Nathalie Sarraute, et sa quête obsédante d’un passé disparu l’éloigne des jeux sur les stéréotypes de la modernité qui constituent l’essentiel de l’œuvre de Robbe-Grillet: elle le rapproche davantage du Butor de L’Emploi du temps et de sa tentative désespérée pour restituer une histoire passée.

Créer de la fiction

Claude Simon est né en 1913 à Tananarive. Son père, officier de carrière, est tué dès les premiers combats en France, en août 1914. Par sa mère, Claude Simon descend d’un général d’Empire, ancien conventionnel et régicide (Lacombe-Saint-Michel, le L.S.M. des Géorgiques ), et possède à Salses une propriété de famille et des vignes. Après une enfance en Roussillon et dans le Jura (dont on retrouvera des paysages dans Triptyque ), il fait ses études secondaires au collège Stanislas, à Paris. Il étudie ensuite la peinture (dont l’influence marquera son œuvre romanesque; lui-même réalise encore quelques collages). En 1936, il se rend à Barcelone, en Espagne républicaine (expérience qui retentira plus tard dans une partie de son œuvre, de La Corde raide au Palace et aux Géorgiques ); puis ce sera la guerre (où il sert dans la cavalerie) et la déroute qu’il peindra dans La Route des Flandres . Prisonnier en Allemagne, il s’évade et participe par la suite à la Résistance. En 1945, il effectue son entrée en littérature avec Le Tricheur , roman achevé depuis plusieurs années mais qu’il se refusait à publier durant l’Occupation.

Entre 1945 et 1957, il publie cinq livres (Le Tricheur , 1945; La Corde raide , 1947; Gulliver , 1952; Le Sacre du printemps , 1954; Le Vent , 1957), qui constituent sa «première manière». Dans ces textes, on sent, très proche, l’influence de Faulkner, le «maître à écrire» de Simon qui admire son «prodigieux génie de la description», et de Joyce qui lui inspire les monologues intérieurs du Tricheur .

On trouve déjà dans ces romans tous les thèmes et toutes les obsessions de Simon: l’échec (le héros du Tricheur est un raté, de même que celui du Sacre du printemps ou que le Montès du Vent ), la guerre (Première Guerre mondiale dans Le Tricheur , révolution espagnole dans La Corde raide et Le Sacre du printemps , Seconde Guerre mondiale dans Gulliver ), la mort (ainsi le très beau passage sur l’oncle du narrateur, prêt à mourir, dans La Corde raide ), et surtout le passé, un passé à la fois obsessionnel et insaisissable, dont on ne peut, par le souvenir, que recueillir des fragments épars érigés en mythe (Gulliver , Le Vent ). Les héros simoniens sont toujours broyés par l’histoire. Dans Gulliver , tous les personnages, qu’ils soient juifs, résistants, collaborateurs, sont victimes d’une histoire indéchiffrable sur laquelle ils n’ont aucune prise. Ce roman chaotique et obscur rappelle souvent Sanctuaire de Faulkner, et le romantisme noir d’un des personnages n’est pas éloigné de celui de Bayard Sartoris.

Claude Simon – on s’en aperçoit dans ces livres – est peu à l’aise dans les dialogues (qui constituent les passages les plus faibles du Tricheur ); son génie propre le porte plutôt à la description, et les allusions à la peinture, notamment à Cézanne, sont nombreuses dans La Corde raide . Durant cette première période, Simon a voulu «créer de la fiction», inventer des histoires, des scénarios à travers lesquels se dévoilent ses obsessions. Il projette dans différents personnages les thèmes qui sont les siens. Néanmoins, le livre qui annonce le mieux les futurs développements de l’œuvre est La Corde raide : il ne s’agit pas d’un roman, mais d’une sorte de «méditation autobiographique» dépourvue d’intrigue, d’un répertoire de thèmes, presque d’un art poétique (notamment les passages sur Cézanne et sur le cinéma).

Un cycle familial

À partir de L’Herbe , Simon trouve son ton et son domaine propres. Il inaugure ce que l’on pourrait appeler un cycle familial, qui comprend L’Herbe (1958), La Route des Flandres (1960), Le Palace (1962) et Histoire (1967). Dans ces quatre romans, Simon ne tente plus de «créer de la fiction et des personnages» pour illustrer ses thèmes, mais plutôt de creuser en profondeur son propre sillon, avec ses propres souvenirs, sans inventer de sujets ni donner vie à des personnages de fiction (lui-même avoue qu’il n’a aucune imagination). À l’influence de Faulkner, dont le souvenir transparaît toujours dans ses étonnantes descriptions, se substitue celle de Proust (chez qui selon lui, contrairement à Faulkner, «la fable est purement et simplement expulsée»). Comme Proust, Simon tente d’aller à la recherche du passé et de restituer au moyen des mots les sensations disparues.

Les mêmes personnages reviennent dans ces livres: Georges (héros de L’Herbe et prisonnier en Allemagne dans La Route des Flandres ) et ses parents (couple aigri et vieillissant de L’Herbe ), le capitaine de Reixach (qui se fait tuer pendant la débâcle dans La Route des Flandres ), Corinne, la femme infidèle de Reixach et la cousine du narrateur d’Histoire , le «narrateur» (le «je» d’Histoire et de La Route des Flandres ) et son oncle Charles (Histoire ). Dans tous ces textes réapparaissent aussi les mêmes thèmes: l’échec (échec du couple de L’Herbe , celui de l’oncle Charles et de sa femme dans Histoire , du narrateur et d’Hélène, également dans Histoire ), la mort (de la vieille femme dans L’Herbe , de Reixach dans La Route des Flandres ), la guerre (Espagne dans Le Palace , Seconde Guerre mondiale dans La Route des Flandres ), le pourrissement (cadavre dans L’Herbe , carcasses de chevaux se décomposant dans la boue dans La Route des Flandres ). Mais le thème simonien par excellence est celui du temps et de l’histoire. Du passé seuls restent l’histoire revécue après coup («essaie de te rappeler non pas comment les choses se sont passées – cela tu ne le sauras jamais –, du moins celles que tu as vues: pour les autres, tu pourras toujours les lire plus tard dans les livres d’histoire») et quelques souvenirs, quelques sensations. La Route des Flandres , maelström de sensations sur la retraite devant les blindés allemands, songe visqueux et noir, donne à voir un monde qui se défait dans la boue, une histoire qui engloutit tout. Dans Histoire – au titre ambigu: il n’y a pas d’histoire pour les personnages du livre, mais seulement des bribes de souvenirs épars et disparates –, le seul témoignage qui reste de l’existence de personnes disparues est constitué par les cartes postales qu’ils envoyèrent, dont la lecture permet, par l’enchaînement des images et des souvenirs, de faire surgir des fragments du passé. Le temps détruit tout. «Le paysage tout entier inhabité, vide sous le ciel immobile, le monde arrêté figé s’arrêtant se dépiautant s’écroulant peu à peu par morceaux comme une bâtisse abandonnée, inutilisable, livrée à l’incohérent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps»: telles sont les dernières lignes de La Route des Flandres .

Le ton de ces livres est litanique, obsessionnel, répétitif. La phrase de Simon s’étire, truffée de parenthèses, indéfiniment reprise et recommencée, dans des tentatives pathétiques et perdues d’avance pour reconstituer la totalité du passé, recueillir précieusement et englober le plus possible de détails et de sensations, de fragments du passé. Un lyrisme noir et désespéré se déploie dans ces pages. Tandis que des hommes se battent, agonisent et meurent, de vieilles femmes résignées restent chez elles au milieu des souvenirs et attendent la mort (la grand-mère dans Histoire ).

Le présent de l’écriture

À partir de La Bataille de Pharsale (1969) – livre de transition: on y retrouve encore Corinne et l’oncle Charles –, le ton de Simon change. Les Corps conducteurs (1971), Triptyque (1973), Leçon de choses (1975) sont des jeux surprenants sur des formes géométriques ou sur des structures, proches des «collages» en peinture. On n’y trouve plus la quête du passé: le passé est irrémédiablement perdu. Seul existe le présent, le présent de l’écriture. Ces livres restent, à leur manière, de caractère autobiographique: Simon a effectué le voyage en Grèce de La Bataille de Pharsale , il s’est rendu à un congrès en Amérique latine, et c’est sa propre marche dans New York qui est décrite dans Les Corps conducteurs ; des souvenirs de son enfance dans le Jura constituent une des fictions croisées de Triptyque . Mais l’«autobiographie» n’est plus ici recherche du passé: elle devient description de ce que ressent l’auteur au moment même où il écrit. L’écrivain a pris conscience que l’on n’écrit jamais sur le passé disparu, mais sur ce que, dans l’instant de l’écriture, on ressent de ce passé: «Stendhal, explique-t-il, est en train de rédiger sa Vie d’Henry Brulard et entreprend de raconter avec le plus d’exactitude possible son passage du Saint-Bernard. Et il arrive ceci: il se rend compte tout à coup qu’il décrit non pas ce qu’il a lui-même vécu, mais une gravure de cet événement qu’il a vue depuis et qui, dit-il, a pris la place de la réalité. Voilà: nous écrivons toujours quelque chose qui a pris la place de la réalité et qui l’occupe dans notre cerveau.»

Femmes (publié aux éditions Maeght en 1966, puis, en 1983 aux éditions de Minuit, sous le titre La Chevelure de Bérénice ) dit au présent les sensations que font naître en lui des toiles de Miró qu’il a sous les yeux au moment où il écrit. Dans Les Corps conducteurs , Simon, impressionné par la structure géométrique de l’architecture new-yorkaise, écrit en phrases courtes, sèches, «à angles droits». Inspiré au départ par un tableau de Rauschenberg et par l’Orion aveugle de Poussin (il publiera d’ailleurs sous le titre de Orion aveugle les soixante premières pages des Corps conducteurs illustrées de collages et de tableaux ayant servi d’«inspirateurs» au livre), il donne, à travers la description de la marche dans un New York moite, un gigantesque collage d’images et de sensations, expression chaotique du monde. Les mots sont les «corps conducteurs» à travers lesquels passent les images qui donnent naissance au roman.

Avec Triptyque et Leçon de choses , un pas de plus est franchi. Claude Simon tente de créer des fictions à partir de descriptions: la chambre en réfection décrite dans Leçon de choses donne naissance à trois fictions différentes; Triptyque est formé de trois fictions qui s’entrecroisent et s’appellent les unes les autres. C’est dans ces deux livres que sa technique est la plus proche de celle du cinéma (Simon est un grand admirateur des «montages» subversifs qui caractérisent certains films de Buñuel ou de Godard): certaines «séquences» s’achèvent sur un gros plan d’un objet qui, lorsque le plan s’élargit, se trouve au centre d’une séquence appartenant à une autre fiction, ainsi amorcée. Les images, autant que les mots, sont les corps conducteurs qui donnent naissance à des fictions éternellement recommencées. Ces livres, qui ont dérouté, n’en sont pas moins passionnants dans leur exploration des formes et de l’écriture romanesques: ils ont ouvert la voie à son chef-d’œuvre, Les Géorgiques , livre somme qui reprend tous les thèmes de son «cycle autobiographique» selon une architecture romanesque issue de l’expérience des Corps conducteurs , de Triptyque et de Leçon de choses .

L’exploration des racines

Les Géorgiques et L’Acacia marquent l’aboutissement de l’œuvre. Encore une fois, Claude Simon organise le récit à partir de ses propres souvenirs, à partir de l’histoire de ses parents (L’Acacia ) ou de l’un de ses ancêtres, général d’Empire, ancien régicide (Les Géorgiques ).

Les Géorgiques reprennent les thèmes simoniens de la guerre (guerres de la Révolution et de l’Empire, guerre d’Espagne, Seconde Guerre mondiale), du temps et de l’oubli, de la mort. Trois histoires sont mises en parallèle, selon une structure musicale qui évoque celle de la fugue (exposition des thèmes, développement, reprise des thèmes): celle de L.S.M. (les documents officiels cités dans le roman, ou les lettres du général à son intendante, sont d’authentiques papiers de famille), celle de O., jeune anarchiste lié aux républicains espagnols en 1936, celle enfin d’un personnage qui sert dans la cavalerie lors de la retraite de 1940. Tandis que se développent des images de guerre et de révolutions, une vieille femme restée chez elle assiste, impuissante, aux luttes. Dans Histoire , seules les cartes postales permettaient de faire renaître le passé: de même, ici, les seules traces qui restent du glorieux général L.S.M. sont les lettres qu’il envoyait à son intendante, de tous les champs de bataille d’Europe, pour qu’elle prît soin du domaine.

L’Acacia se présente comme un puzzle, juxtaposant visions de la Première Guerre mondiale et de ses champs de mort, images de la débâcle de 1940, souvenirs d’un voyage dans l’Europe en crise de 1937 et, surtout – c’est là le plus beau du livre –, évocations des parents de l’auteur: son père, fils de paysans du Jura devenu officier supérieur grâce à l’acharnement de ses deux sœurs, restées vieilles filles et cultivant la terre pour subvenir à ses études, et sa mère, riche jeune fille promenant son indolence fin de siècle de grands hôtels en propriétés familiales, avant de rencontrer le fils de paysans, de l’épouser malgré les réticences de sa famille et de le suivre à Madagascar où naîtra l’écrivain.

«Il y a sur ce plan une évolution dans mon œuvre, elle se fait par la disparition progressive du fictif, ce qui ne laisse qu’une étroite marge de manœuvre. J’essaie seulement de raconter au mieux des histoires et des souvenirs, de décrire des choses, des images.» Claude Simon dit aussi: «À quoi bon inventer quand la réalité dépasse à ce point la fiction? Mes parents sont des personnages banals de ce siècle, mais l’ascension sociale de mon père, ces quatre années de fiançailles avec ma mère, ce mariage si contraire aux convenances me semblaient plus émouvants qu’une histoire inventée.»

Claude Simon s’impose comme un écrivain essentiel, un poète lyrique capable de captiver le lecteur par le savant tissage de ses mots. Il parvient, avec une intrigue réduite à sa plus simple expression, à bâtir une cathédrale d’émotions reposant uniquement sur la puissance du style et des images.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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